• Pierre Skriabine
    Section clinique PIDF
    7 décembre 2011

    INTRODUCTION À LA CLINIQUE BORROMEENNNE


    En juillet 1980, Jacques Lacan arrivait à Caracas. De ce qu’il y a dit à ses élèves d’Amérique latine, vous me permettrez de citer ceci : « Mes trois sont le réel, le symbolique et l’imaginaire. J’en suis venu à les situer d’une topologie, celle du nœud, dit borroméen. [...] J’ai donné ça aux miens. Je leur ai donné ça pour qu’ils se retrouvent dans leur pratique ».

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    • C’est ce qu’il nous a légué, et c’est extrêmement clair. C’est à nous de le prendre et d’apprendre à nous en servir pour nous retrouver dans notre pratique. Bien sûr Lacan nous a aussi donné l’ensemble de son enseignement : son Séminaire, ses écrits et sa pratique.Mais là, avec le nœud borroméen, c’est l’épure, la fleur de son élaboration qu’il nous transmet: la structure topologique de l’expérience, vidée de significations ou de représentations parasites et du coup intégralement transmissible, comme un mathème. Mais c’est surtout un outil clinique incontournable.
      Nous avons donc à prendre ce legs à bras le corps, et à nous y mettre. « An nœud, il faut se rompre ! » intimait Lacan aux auditeurs de son Séminaire (Le sinthome, leçon du 9 décembre 1975).
      Je vais tenter de vous dire pourquoi nous n’avons pas d’autre choix.
      Les formalisations logiques et topologiques de Lacan, graphes, mathèmes, nœuds..., s’avèrent en effet aller au-delà de la métaphore et incarner le réel même de la structure qui vaut pour le sujet dans son quotidien, tout comme elle vaut pour l’expérience analytique. Et ça, nous allons essayer de le toucher du doigt, si je puis dire.
      Je vais commencer par montrer où nous conduit une simple pliure.

      La pliure

      Mettons-nous dans la position de témoins, c’est-à-dire – puisque, comme le rappelait Lacan, c’est la même chose – de martyrs de ce nouage du sujet à la topologie. Pour cela il suffit, a minima, de deux dimensions, celles d’une feuille de papier dessinée ci dessous :

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      Cette feuille, vue en perspective, nous pouvons l’imaginer vue par-dessus (elle est posée sur le sol), ou bien vue par-dessous (elle est collée au plafond). Cette perspective équivoque met donc le sujet devant un choix entre deux façons de faire porter le regard, dans l’espace. Reconnaissons le fait de structure à quoi nous introduit cette figure, à savoir l’effet de l’objet – ici le regard – sur le sujet : c’est la division subjective, la refente du sujet par l’objet qui se trouve là présentifiée.
      Ces deux façons de voir qui s’excluent, nous pouvons cependant les faire apparaître synchroniquement, en pliant cette feuille que nous voyons alors à la fois de dessus et de dessous.

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      La fonction du sujet est ce qui assure cette coexistence comme possible. Dans cette pliure, nous pouvons voir la pliure même de la division subjective dont Lacan fait état dans le Séminaire XX, Encore : « Pour tout être parlant, la cause de son désir est strictement, quant à la structure, équivalente, si je puis dire, à sa pliure, c’est-à-dire à ce que j’ai appelé sa division de sujet. »
      Pour faire apparaître la topologie du sujet, à savoir la structure moebienne, il suffit de compléter le dessin de la pliure.
      Vous reconnaissez une bande de Moebius, que Lacan évoquait dès 1953 dans « Fonction et champ de la parole et du langage... » La façon dont le sujet se prend, et se déprend (mais pour s’y trouver pris autrement) de l’objet, sa division par cet objet – laquelle relève déjà d’un choix et d’un consentement du sujet – constitue une structure moebienne, à savoir la topologie qui rend compte de la structure du sujet parlant.
      Cette topologie procède, nous dit Lacan dans « L’étourdit », du « défaut dans l’univers ».

      Le trou

      Il est alors essentiel de souligner que le langage, le symbolique, met en jeu ce défaut dans l’univers, que Freud a développé sous différents aspects. Tout d’abord, le refoulement originaire [Urverdrängung], puis l’inanalysable, que ce soit sous les espèces de l’ombilic du rêve ou, plus structuralement, du « roc de la castration » : il y a un point où le langage est impuissant, où le symbolique laisse apparaître son point de défaillance, où le mot manque, où ça ne se peut pas se dire, du côté de la jouissance sexuelle. C’est encore la castration elle- même, perte à laquelle il faut consentir au nom de la Loi, qui n’est autre que la Loi symbolique.
      Notre espace est donc structuré par la perte, même si nous n’en voulons rien savoir ou refusons d’y consentir. Plus jamais de coalescence avec le monde resté hors langage, avec la défunte nature, plus de coaptation avec son environnement, plus de rapport sexuel qui ne soit problématique : la pomme d’Ève n’est rien d’autre que le langage. Chassé du paradis, qui était sphérique, le sujet parlant est désormais étranger à lui-même ; ridicule ou lucide, sublime ou abject, il s’agite dans un monde troué.
      Le champ de la psychanalyse est a-sphérique ; la topologie de Lacan en déploie la structure, dans laquelle et sur laquelle nous opérons.

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      Ce défaut dans l’univers, Lacan l’écrit A barré. Ceci veut dire simplement que l’Autre, absolu, radical, celui qui sait, l’Autre du langage et de la vérité, celui qui serait le garant ultime, autrement dit le père, ou Dieu, n’existe pas. Dieu est mort. On se l’invente, on le remplace par autre chose, mais il n’existe pas : la topologie de Lacan est une topologie de A barré qui prend de là son assise. Une structure n’est jamais qu’un mode d’organisation du trou – c’est-à-dire, une topologie.

      La structure

      On peut définir la structure comme la façon dont se trouve topologiquement organisée l’activité psychique de l’être parlant et dont est conditionnée sa relation à ce qui l’entoure. Elle ne se réduit justement pas à la référence à la sphère, comme l’implique le « bon » sens – leurré par nos sens – qui part de l’image du corps comme sac, de l’évidence du dehors et du dedans, de l’endroit et de l’envers, de la réduction tridimensionnelle, et qui donne l’illusion euclidienne, le more geometrico, l’engluement de la pensée dans le modèle aristotélicien des sphères emboîtées.
      Le sens commun rend aveugle à la structure parce qu’il a horreur du trou. Ronde et close, la sphère ne laisse pas de place au manque. Cependant, il est aussi des surfaces où tracer un cercle ne délimite pas forcément un intérieur et un extérieur : un tore par exemple – que tout le monde connaît, par exemple, sous la forme de la chambre à air gonflée.

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      Tracez-y un cercle autour du boudin lui-même, ou autour du trou central. Scandale ! Intérieur et extérieur sont en continuité ! Ou pire, on n’arrive plus à les définir ! On part d’un côté du cercle et on se retrouve de l’autre, sans l’avoir traversé. Et la bande de Moebius alors ?



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      Partis d’un point de la surface, nous voilà, au bout d’un tour autour du trou central, à l’envers du point de départ, et il faudra un deuxième tour du trou pour revenir à la position initiale : la bande de Moebius procède d’une topologie du double tour du trou. Voilà des réalités locales bien tangibles, mais purement illusoires : deux points de part et d’autre du bord d’un cercle – mais on passe de l’un à l’autre sans traverser ce bord ; un endroit et un envers de la surface sont localement constatables, mais ils sont pourtant en continuité, on passe de l’un à l’autre sans traverser la surface.
      Essayez un peu de faire ça avec une sphère : peine perdue.

      Sans titre

      De même, il n’y a pas la moindre chance de s’y retrouver un tant soit peu dans la psychanalyse si l’on n’entend pas ce que nous a apporté Lacan avec sa topologie, c’est-à-dire avec la mise en fonction structurante d’un manque, d’un trou, bref, du défaut dans l’univers. La topologie, du reste bien élémentaire, dont Lacan nous a transmis l’usage est limpide.
      Cette élaboration empruntée à la science permet de cerner et d’interroger la structure qui vaut pour l’être parlant : une structure a-sphérique et trouée.
      Toutefois, s’en tenir à cela ne serait qu’une demi-mesure. Lacan nous invite à faire un pas de plus. Un pas radical. La topologie n’est pas qu’un modèle, une exception concédée à notre passion pour l’imaginaire sphérique. « La topologie n’est pas “faite pour nous guider” dans la structure. Cette structure, elle l’est ».
      Autrement dit, le psychanalyste doit s’astreindre à penser « a-sphérique ». C’est une exigence éthique, qui est un arrachement, une ascèse de tous les instants, mais c’est à ce prix qu’il a chance de coller à la structure.
      C’est ça, la révolution lacanienne.
      C’est ce que traduit la topologie du nœud borroméen, qui constitue un effort pour penser la structure hors d’une référence à l’Autre, à partir des trois seuls registres de l’expérience analytique: réel, symbolique, imaginaire. Elle apporte une vision nouvelle, épurée et opératoire, dans ces trois registres, de l'espace où se structure l'expérience humaine. Et elle n’en reste pas moins homogène avec les développements topologiques précédents qui font la condition humaine, la condition des êtres parlants.
      « J’énonce que le monde est torique, au titre d’une tentative. Conscient et inconscient sont supportés et communiquent par un monde torique » proposait Lacan dans le Séminaire XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre.
      Sa pratique se situait dans ce monde torique.
      C’est avec la topologie des nœuds, et spécialement à partir de la topologie du nœud borroméen, que Lacan nous donne les éléments de sa dernière clinique différentielle, celle du sinthome. Elle constitue l’épure de son enseignement. Epure, cela veut aussi dire que, contrairement à ce que vous croyez peut-être, c’est simple.

      Pour introduire la topologie borroméenne

      Douze courtes considérations à garder en mémoire :

      1. L’Autre n’existant pas, L'expérience humaine se structure en référence à trois catégories, qui sont celles de l'expérience analytique, dégagées par Jacques Lacan sous les noms de Réel, Symbolique et Imaginaire.

      2. Ces trois registres sont foncièrement hétérogènes et n'ont rien en commun

      3. Pour se sustenter dans la "réalité humaine", celle des discours, pour la faire consister dans ses trois dimensions, pour créer et maintenir un lien social avec ses congénères, le sujet a besoin de faire tenir ensemble ces trois registres, il doit leur trouver une commune mesure.

      4. Faire ainsi consister une "réalité" qui n'a aucune existence intrinsèque, car elle n'est qu'un voile tissé d'imaginaire et de symbolique qui sert à recouvrir le réel, est cependant nécessaire à l'être parlant et au sujet qui s'y produit, pour se protéger de ce réel qui se dérobe au signifiant et à l'image, et qui est comme tel insupportable

      5. Cette protection, qui permet qu'un discours se développe et fasse lien, implique une contrepartie, qui est limitation de la jouissance, sinon sans limites, de la Chose primordiale, autrement dit de la mère. Cette limitation procède de la mise en fonction du père : interposition, interdiction de l'inceste, mise en place de la loi symbolique sont le fait de cette fonction.

      6. Le rôle de la métaphore paternelle, substitution du Nom du Père au Désir de la Mère, est ainsi de permettre un accès aux discours, moyennant une perte de jouissance. Il ne s'agit là, en termes lacaniens, de rien d'autre que ce qu'opère la castration en termes freudiens.

      7. Le Nom du Père réalise ainsi, en tant que Bejahung (dire-que-oui) de la réalité de la castration, l'accès de l'être parlant à l'univers des discours et à la protection contre le Réel qui permet l'instauration du lien social.

      8. En d’autres termes, la fonction du Nom du Père est de faire tenir ensemble, pour chaque sujet, un par un, Réel, Symbolique et Imaginaire, et de lui permettre de faire consister une réalité sans existence mais où peut néanmoins se développer le lien social dans le champ des discours.

      9. L'Autre est défaillant, tout comme le sujet. Il n'y a pas d'Autre qui soit à la fois complet et consistant. Cela tient à la structure même du signifiant, qui est différentielle, excluant de ce fait la référence absolue.

      10. L'Autre n'existant pas, il n'y a pas de garantie ultime : le signifiant qui garantirait l'Autre manque à l'Autre. Dieu ne saurait garantir le Père. Il n'y a pas de Nom du Père, à moins que chaque sujet ne le mette en place. Autrement dit, on n'a d'autre choix que de s'en passer (du Nom du Père comme garantie qui n'existe pas) à condition de s'en servir (de mettre en place sa fonction).

      11. Conclusion : Il y a structuralement forclusion du Nom du Père dans le sens d'une commune mesure "innée", "normalité" mythique, qui ferait tenir Réel, Symbolique et Imaginaire ensemble par la grâce d’un nouage borroméen réussi. Bref, la forclusion est la règle : « Tous débiles », la débilité est généralisée. Ce qui nous mène à une clinique universelle du délire. Cela veut dire tout aussi bien que la psychose est notre statut ordinaire, notre statut « originel » si je puis dire. C’est moins rassurant que le mythe freudien du Père.

      12. Conséquence : chaque sujet, un par un, n’a d’autre choix que d’inventer sa propre solution pour compenser ce manque structural et construire en tant que suppléance une façon de faire tenir ensemble Réel, Symbolique et Imaginaire. Mais certains n’y parviennent pas vraiment, c’est ce qui se passe dans le cas de la psychose ordinaire, et pour d’autres ce bricolage ne tient pas bien.

      Le noeud

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      Avec le nœud borroméen, Lacan nous introduit à une topologie épurée, référée aux trois seules catégories de l’expérience analytique, R, S et I. Cette topologie n’en est pas moins homogène à ses précédents développements. Le nœud bo, ce n’est pas sorcier.

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      Prenez un rond de ficelle.

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      Posez dessus un second rond, ici le vert.

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      Glissez une troisième ficelle, une maille à l’endroit, une maille à l’envers –passez au dessus du rond qui est dessus, et dessous le rond qui est dessous.

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      Refermez, et le tour est joué !
      Deux à deux, les ronds sont libres, mais les trois sont noués. Deux quelconques sont noués par le troisième. Et dans ce nouage, chacun joue strictement le même rôle. C’est ce qu’il faudrait pour le sujet : que pour lui, R, S et I tiennent ensemble, sans se mélanger. Pour se sustenter dans la "réalité humaine", celle des discours et du lien social, le sujet a besoin, a minima, de faire tenir ensemble ces trois registres R, S et I. Mais ces trois registres sont foncièrement hétérogènes et n'ont rien en commun. Le fait de parler ne suffit pas à ce que ça tienne. Le langage est un mauvais outil. L’Autre n’existe pas, sinon barré, Dieu est mort, le Père est foncièrement défaillant. Nous retrouvons notre défaut dans l’univers.

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      Voilà ce que ça donne. R, S et I sont disjoints. Tous débiles, dira Lacan. Pour que ça tienne, il faut que le sujet trouve quelque chose en plus ; ça peut être du ready made, la « réalité psychique » ou l’Œdipe, dira Freud, un Nom-du-Père, dira Lacan, mais ça peut être n’importe quel bricolage inventé par le sujet. Lacan donne des exemples de ce quatrième rond.


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      RSI, 14 janvier 1975

      RSI, 18 février 1975
      D’emblée, ça peut paraître embrouillé, ce quatrième rond et sa fonction. En fait c’est très simple. Prenons le cas du symptôme (RSI, 18 fév. 1975)
      Vous avez reconnu le nœud borroméen

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      Symptôme, nomination du symbolique

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      La figure embrouillée de départ n’est rien d’autre qu’un nœud bo, où le quatrième, le symptôme, a réparé la défaillance de S à opérer le nouage.

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      A la place de S, on a un doublet S + Σ. Voilà en quoi le symptôme est un nom-du-père. Le symptôme comme nomination du symbolique, dit Lacan. Les noms-du-père, Lacan nous en donne d’autres : l’angoisse comme nomination du réel, l’inhibition comme nomination de l’imaginaire.

      Le cas Dick : angoisse, nomination du réel

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      L’angoisse comme nomination du réel, Lacan l’anticipe dès son Séminaire I, avec son commentaire du Cas Dick de Mélanie Klein et de la nomination par l’Oedipe du réel indifférencié ou se trouvait cet enfant, lui permettent ainsi d’assumer l’angoisse inhérente au processus d’entrée dans le symbolique, à quoi il se refusait.
      Le nœud et Joyce
      1. Un mode de réparation tout différend, celui de Joyce, est déployé par Lacan dans son Séminaire Le sinthome.C'est un des exemples tout à fait éclairants qu'il nous donne de ce que peut être l'articulation de la topologie et de la clinique dans l'expérience analytique. Le sinthome, nous dit Lacan, vient réparer la faute, le lapsus du nœud, du nouage de R, S et I, au point même où il s'est produit. Lacan nous le montre sur le nœud à propos de l'épisode, pris comme fragment clinique, de la raclée reçue par Joyce : il éprouve alors une sorte de détachement de son propre corps qui lui semble s'en aller comme une pelure. Dans cet effet de lâchage du rapport au corps propre qui part à la dérive, dans ce laisser-tomber, Lacan nous invite à reconnaître le glissement de l'imaginaire, qui ne tient pas, du fait d'une faute dans le nouage. Faute qu’il est dès lors possible de localiser, de cerner sur le nœud de R, S, et I, et c'est là, au point où elle s'est produite, que Lacan place -c'est ainsi qu'il formule les choses dans le cas de Joyce- l'ego comme sinthome, comme raboutage correcteur.
      2. L'ego, l'écriture, l'œuvre de Joyce, c'est le nom du père dont il se soutient pour exister et se faire un nom. L'ego désigne ici ce qui se constitue de l'artifice, de l'art de Joyce, qui produit une écriture énigmatique qui défait la langue. Constitué à partir de la pure matérialité du signifiant en tant qu’elle porte et véhicule une jouissance ineffable, l’ego joycien, symptôme pur, hors sens, pure jouissance, se révèle comme pur sinthome «que Joyce parvient à porter à la puissance du langage, sans que pour autant rien n'en soit analysable».
      3. Un mot de cet art, de cette écriture de Joyce. Qu'est-ce qui se découvre par exemple dans Ulysse ? Une série de soliloques, la pensée qui flotte, qui dérive, qui associe, qui ne cesse pas. Le sujet pense tout le temps, c'est un "monologue intérieur", il pense pour lui, sur le mode solipsiste, porté par les sensations, les images, les sons, il divague à leur gré, et de temps en temps, ça bute sur du réel.
      Ce n'est pas sans rapport avec ce qu'entend l'analyste, dans la succession des séances, des patients, c'est la musique de l'inconscient qui jouit. Chacun parle un par un, sur son mode

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      absolument particulier, de la même chose : de la marque qu'il porte du réel, de la façon dont ça leste sa jouissance, de l'inconscient que ça lui fait. Mélangeant monologue et adresse à l'Autre, association libre et relation du quotidien, parole qui échappe et construction laborieuse, pensée désarrimée et rencontre avec le vide.
      C'est là que se révèle l'art, l'habileté de Joyce, et spécialement dans Ulysse : saisir le déroulement incessant de la pensée, à la dérive, mobilisée dans l'adresse à l'autre, retournant à son autisme; serrer l'insensé de cette pensée, révéler la "motérialité", comme dira Lacan, où se fixe l'insensé de ces pensées qui se piègent et se captent dans les signifiants, lesquels viennent à leur tour parasiter, absorber ces pensées; les signifiants se mettent alors à jouer solo, si l’on peut dire, hors signifié, syntaxe et lexique se défont, ça s'emballe, ou bien ça dégorge de la pensée autre. Cette écriture que l'on voit se former dans Ulysse se trouve portée à son apogée dans Finnegan's Wake.
      Faire œuvre et transmission de ces déchets, de ce plus de jouir où se réchauffe le sujet jusqu’à s’y dissoudre, en faire un objet de fascination et d'interrogation, c'est le côte diabolique de l'habileté de Joyce.
      4. Ce savoir-faire avec la lalangue inventé par Joyce, probablement très tôt comme le suggérait à très juste titre Jean-Louis Gault, cette invention sinthomatique qui fait pour ui tenir ensemble R, S et I, ce savoir-faire élevé au rang de l’art, cet ego comme sinthome, comme suppléance, restitue pour Joyce un deuxième lien entre le symbolique et le réel, et fait tenir l'imaginaire. Mais cette façon minimale de réparer la faute, de faire tenir R, S, et I, garde la mémoire, la trace, de la faute initiale : raccommodage artisanal qui laisse enlacés Réel et Symbolique, les épiphanies constituant le reste, le résidu de la réparation.
      Une nouvelle clinique différentielle : la clinique du sinthome
      C’est précisément à partir de Joyce que Lacan va pouvoir scinder symptôme et inconscient, et formuler le symptôme comme un réel non analysable, comme rejet, donc, de l’inconscient. C’est le premier point. Et Lacan l’illustre avec l’œuvre de Joyce, dans l’artifice que constitue son écriture. Joyce en effet nous donne l’essence du symptôme, le symptôme pur de ce qu’il en est du rapport au langage, pris comme effet, quand cet effet, on ne l’analyse pas: c’est ce que marque cette écriture où le signifiant vient truffer le signifié. Cet effet, Joyce le porte à la puissance du langage, sans que pour autant rien n’en soit analysable, dit Lacan dans sa conférence “Joyce le symptôme I” (25): c’est en cela que Joyce est désabonné à l’inconscient, et ce qu’il produit est le symptôme tel qu’il n’y a rien à faire pour l’analyser —et c’est ce que Lacan nomme le sinthome.
      Le sinthome dès lors, c'est le reste irréductible, inanalysable, réel, du symptôme.
      Le sinthome, c’est un autre nom pour l’inconscient irréductible; faisant retour à son étymologie, il est pur signe, le signe étant pris ici comme congruent au réel, ainsi que le précise Lacan en 1977 dans L'insu que sait de l'une-bévue s'aile à mourre (26).
      A partir de là, ce qui opère dans la structure, c’est un binaire que Lacan désigne d’abord de symbole et symptôme, puis d’inconscient et sinthome: «l’inconscient» —à savoir ce qui est analysable—, «se noue au sinthome, qui est, dit Lacan (27), ce qu’il y a de singulier chez chaque individu».
      Le sinthome ne peut s’attraper que par ce qui s’en révèle de jouissance, d’une jouissance détachée de lalangue. «Jouissance opaque d’exclure le sens», écrit Lacan dans “Joyce le symptôme II” (28), et il ajoute: «il n’y a d’éveil que par cette jouissance-là» — réelle. Le symptôme —en tant que sinthome— est réél; «c’est même la seule chose vraiment réelle», souligne Lacan (29).
      Le symptôme comme réel, c'est là ce que Lacan nous désigne comme sa réponse symptomatique: le réél est sa réponse symptomatique à l'élucubration freudienne (30). Tel est le déplacement essentiel du statut du symptôme qu'il opère: «Il fallait que je baisse le sinthome d'un cran pour considérer qu'il était homogène à l'élucubration de l'inconscient. Je veux dire qu'il se figurait comme noué avec lui. [J'ai réduit] le sinthome à quelque chose qui réponde non pas à l'élucubration de l'inconscient, » —le sinthome n'est pas une formation de l'inconscient, si ce n'est au sens de formation résiduelle— «mais à la réalité de l'inconscient» —qui est sexuelle: le sinthome est le réel qui en répond—, dit Lacan dans Le sinthome (31), ce qui correspond à la définition qu'il donnait dès déjà du symptôme dans RSI: « Je définis le symptôme par la façon dont chacun jouit de l'inconscient en tant que l'inconscient le détermine» (32).
      Il y a donc désormais, noués, inconscient et sinthome, Ics + Σ, qui nouent R et I dans le nœud borroméen à quatre. Ce doublet, Ics + Σ, c'est l'inconscient,

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      réductible à un savoir interprétable, qui s'articule à un reste réel qui n'a pas de sens, à un inconscient irréductible qui est jouissance opaque: le lisible et l'illisible, séparés.
      Troisième point, quel est cet irréductible que présentifie le sinthome?Cet irréductible, c'est la trace indélébile propre à chaque sujet: «On apprend à parler et ça laisse des traces [...] et de ce fait, ça laisse des conséquences qui ne sont rien d'autre que le sinthome», note Lacan en 1978. Cette trace ineffaçable qui est ce qu'il y a de plus singulier chez chaque individu, constitue, du malentendu qui a présidé à la naissance de chacun, la part qui ne s'en révèlera jamais, comme l'indique Lacan dans l'ultime leçon de son Séminaire, en 1980. Au-delà même d'une réponse, pour chacun, à l'impossible d'un rapport sexuel inscriptible dans le signifiant, la trace que constitue le symptôme en tant que sinthome est l'héritage particulier qui en incombe au sujet. C'est une marque réelle. Aussi est-ce ce que le sujet a le plus en propre. C'est pour cela que Lacan peut en venir à cette formulation radicale, à savoir qu'en fin d'analyse, ce que le sujet a de mieux à faire est de s'identifier à son symptôme en tant que sinthome, c'est-à-dire à ce qu'il a de plus réel. Le sujet advient alors comme réponse du réel.C'est ainsi que Lacan a donné à Joyce son nom: Joyce-le-symptôme.
      Pour conclure
      La première clinique différentielle de Lacan est celle des « Complexes familiaux ». La seconde est la clinique différentielle des névroses et des psychoses du Séminaire III et de « La question préliminaire ».
      Le dernier enseignement de Lacan, c’est cette clinique des suppléances référée au noeud borroméen, qui englobe et ouvre la précédente à l’infini des inventions des sujets pour faire tenir tant bien que mal ensemble R, S et I.
      La fonction de la suppléance en tant que corrélative de la généralisation de la forclusion comme de structure, rapproche donc sur ce point névrose et psychose, et vient nuancer, sans la contredire, la radicalité de ce qui les séparait dans l’articulation qu’il en avait construite avec son Séminaire III, Les psychoses, et “La question préliminaire”, dès 1956.
      Je conclurai avec les schémas correspondants à ces deux cliniques différentielles.

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